La gestion des risques telle que nous la connaissons aujourd’hui est le fruit d’une longue maturation, façonnée par les crises. Pendant des années, les entreprises et les institutions financières pensaient que les modèles mathématiques pouvaient tout prévoir, que la diversification suffisait à protéger les portefeuilles, et que la performance constituait la meilleure preuve d’une bonne maîtrise du risque.
Trois événements majeurs sont toutefois venus ébranler ces certitudes : la faillite du fonds LTCM en 1998, la crise financière mondiale de 2008 et le scandale Wirecard en 2020.Ces trois crises illustrent chacune une dimension différente du risque : technique, systémique et éthique. Ensemble, elles ont profondément transformé la façon dont le monde financier pense, mesure et gouverne le risque.
LTCM (1998) : la faillite des modèles parfaits
En 1994, Long-Term Capital Management (LTCM) voit le jour. Ce fonds spéculatif réunit quelques-uns des plus grands noms de la finance : John Meriwether, ancien de Salomon Brothers, ainsi que deux prix Nobel d’économie, Robert Merton et Myron Scholes. Leur ambition : appliquer aux marchés financiers les modèles mathématiques les plus avancés de leur époque.
La stratégie de LTCM repose sur l’arbitrage obligataire et l’utilisation de produits dérivés complexes. Les modèles statistiques identifient des écarts temporaires de prix, et le fonds parie sur leur convergence à moyen terme. Sur le papier, ces opérations semblent sans risque.
En réalité, LTCM utilise un effet de levier colossal, jusqu’à 25 fois le capital investi. Ce levier démultiplie les gains… mais aussi les pertes.
En 1998, la Russie fait défaut sur sa dette souveraine et dévalue brutalement le rouble. Les marchés mondiaux s’affolent : les taux d’intérêt se désalignent, les spreads s’écartent, et les modèles de LTCM cessent de fonctionner.
Le fonds, exposé à plus de 100 milliards de dollars de positions, se retrouve incapable de répondre aux appels de marge. En l’espace de quelques semaines, il s’effondre.
Les causes de la faillite :
- Un modèle inadapté : Les modèles utilisés par les mathématiciens du fonds ne prenaient pas en compte les événements extrêmes, supposant que les variations du marché restaient toujours dans des limites “normales”.
- Une fausse diversification : Bien que les positions soient nombreuses, elles étaient corrélées et donc toutes sensibles aux mêmes chocs.
- Un levier excessif : Chaque mouvement de marché était multiplié par 25.
- Un manque de liquidité : impossible de liquider les positions sans aggraver les pertes.
La Réserve fédérale américaine (Fed) redoute alors un effondrement du système financier. Elle réunit les plus grandes banques mondiales pour organiser un sauvetage collectif du fonds, afin d’éviter une contagion systémique.
Les leçons de LTCM :
La faillite de LTCM marque un tournant historique. C’est la première fois que la communauté financière prend conscience des limites de la Value-at-Risk (VaR), modèle phare du calcul du risque de marché, incapable de prévoir les crises extrêmes.
Elle met aussi en évidence la nécessité de :
- Réaliser des stress tests intégrant des scénarios de crise.
- Renforcer la transparence des fonds spéculatifs.
- Repenser la relation entre les modèles financiers, le jugement humain et la gouvernance.
LTCM ne représente pas seulement un échec technique : c’est surtout un avertissement fondamental sur les limites d’une gestion des risques trop confiante dans ses modèles.
2008 : la crise systémique des subprimes
Dix ans après LTCM, le monde financier connaît une crise d’une ampleur sans précédent.
Aux États-Unis, la dérégulation bancaire et la recherche de rendement ont conduit à l’explosion des crédits hypothécaires à risque, les fameux subprimes. Ces prêts étaient accordés à des ménages souvent insolvables, sans réelle vérification de leur capacité de remboursement.
Ces créances ont ensuite été titrisées, c’est-à-dire transformées en produits financiers sophistiqués (MBS, CDO), découpés et revendus aux investisseurs du monde entier.
Les agences de notation, censées évaluer leur solidité, leur attribuaient des notes élevées, parfois AAA, malgré leur caractère toxique. La mécanique fonctionne tant que les prix de l’immobilier continuent de monter. Mais en 2007, le marché se retourne : les défauts de paiement explosent, les produits titrisés perdent toute valeur, et en septembre 2008, Lehman Brothers fait faillite. La panique s’installe : le crédit interbancaire s’effondre, les marchés plongent, et la crise devient mondiale.
Les causes profondes:
Mauvaise évaluation du risque : les modèles supposaient que les marchés restaient stables et que les événements extrêmes étaient indépendants et peu probables.
- Titrisation opaque : la chaîne de transmission du risque était si complexe qu’il devenait quasiment impossible d’en identifier la source.
- Défaillance des agences de notation : en sous-estimant le risque, elles ont diffusé une illusion de sécurité.
- Régulation insuffisante : les autorités ont laissé se développer des pratiques spéculatives fortement levierées.
- Culture du court terme : la recherche de performance immédiate a pris le pas sur la prudence et la gestion durable du risque.
Les leçons de 2008 :
La crise des subprimes a marqué la transition d’un risk management technique vers un risk management stratégique. Les institutions financières ont compris que le risque ne pouvait plus être traité de manière isolée, mais devait être abordé avec une vision holistique et intégrée.
- Réforme réglementaire mondiale : les accords de Bâle III imposent de nouvelles exigences en capital, des ratios de liquidité renforcés et la réalisation obligatoire de stress tests pour les banques systémiques.
- Renforcement de la gouvernance : le rôle du Chief Risk Officer (CRO) devient central, les comités de risques sont consolidés et la structure des trois lignes de défense (opérationnelle, contrôle, audit) s’impose comme référence.
- Culture du risque : les institutions reconnaissent désormais l’importance d’un état d’esprit collectif basé sur la vigilance, la responsabilité et la transparence.
- Évolution du modèle de performance : la rentabilité n’est plus le seul indicateur ; la résilience devient un objectif stratégique.
La crise de 2008 montre que le risque systémique est avant tout humain et organisationnel, résultant d’un désalignement entre modèles, comportements et incitations.
Wirecard (2020) : la faillite éthique
Vingt ans après LTCM et douze ans après Lehman Brothers, un nouveau scandale secoue la fintech européenne. Wirecard, entreprise allemande fondée en 1999, s’impose comme un acteur majeur des paiements électroniques. En 2018, elle rejoint le prestigieux DAX 30, aux côtés de Siemens et Allianz. Pourtant, derrière cette réussite spectaculaire, un système frauduleux fonctionne depuis plusieurs années.
Le scandale
Dès 2015, plusieurs journalistes et analystes commencent à mettre en doute les chiffres de Wirecard. Le Financial Timespublie une série d’enquêtes révélant de possibles manipulations comptables. Les dirigeants démentent fermement, tandis que le régulateur allemand, BaFin, choisit de défendre l’entreprise et va jusqu’à attaquer les journalistes pour « manipulation de marché ».
L’illusion persiste jusqu’en 2020, lorsqu’un audit de KPMG révèle l’absence de 1,9 milliard d’euros censés être détenus sur des comptes aux Philippines. Ces comptes n’existent pas. En quelques jours, l’entreprise s’effondre : le PDG Markus Braun est arrêté, le directeur opérationnel Jan Marsalek prend la fuite, et Wirecard dépose le bilan.
Les failles du système
- Gouvernance défaillante : un conseil d’administration dépendant du PDG, sans contre-pouvoir ni comité d’audit indépendant.
- Fonction risque marginalisée : le département de risk management manquait d’autorité et de visibilité.
- Silence imposé : lanceurs d’alerte, journalistes et employés ont été menacés ou licenciés.
- Régulateur incompétent : BaFin n’a pas détecté la fraude et a même interdit temporairement la vente à découvert du titre.
- Auditeurs négligents : Ernst & Young a validé pendant des années des comptes truqués.
Les leçons de Wirecard :
Wirecard marque une rupture dans la perception du risque : le risque éthique et culturel devient une dimension à part entière du management des risques. Ce scandale montre que, même dans un environnement hyper-technologique, les failles de gouvernance et le manque d’intégrité peuvent anéantir des entreprises prospères.
Enseignements majeurs :
- Le risk management doit être indépendant et soutenu par la direction générale.
- L’Enterprise Risk Management (ERM) doit connecter les fonctions d’audit, de compliance, de contrôle interne et de finance.
- Les lanceurs d’alerte doivent être protégés et encouragés.
- Le régulateur doit disposer d’une expertise technologique et d’une indépendance totale.
- La culture de la transparence devient un levier stratégique de résilience.
Wirecard n’est pas seulement une fraude comptable : c’est l’échec collectif d’un écosystème, incapable de faire primer l’éthique sur la performance.
Trois crises, trois visages du risque
| Crise | Nature de risque | Enseignements |
| LTCM | Technique et modélisation | Les modèles ne suffisent pas à prévoir le réel |
| 2008 | Systématique et structurelle | Le risque est global et interconnecté |
| Wirecard | Ethique et structurelle | Manque d’intégrité, le contrôle perd de son sens |
Ces trois crises montrent que la gestion des risques ne peut être réduite à un calcul de probabilité. Elle est une fonction stratégique, culturelle et humaine, où la technologie, la gouvernance et l’éthique doivent coexister.
Conclusion : vers une culture du risque intégrée
L’histoire du management des risques est une succession d’apprentissages douloureux.
De LTCM à Wirecard, chaque crise a révélé une faille : excès de confiance dans les modèles, myopie systémique, ou absence d’éthique. Cependant, chacune a aussi permis un progrès.
Aujourd’hui, la gestion des risques repose sur quatre piliers essentiels :
- Des modèles robustes et testés face à des scénarios extrêmes.
- Une culture du risque partagée à tous les niveaux hiérarchiques.
- Des contre-pouvoirs institutionnels forts et indépendants.
- Une gouvernance éthique et transparente.
La véritable résilience ne se mesure pas dans les bilans, mais dans la capacité des organisations à écouter, anticiper et corriger. Le management des risques n’est plus une contrainte réglementaire : c’est une philosophie de la durabilité.
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